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Petite histoire de la pisciculture moderne au XIX° siècle (1ère partie)

La recherche récente a montré qu’au fil du temps l’homme est devenu le facteur principal de la condition animale et de l’évolution de celle-ci en créant, gérant, utilisant, protégeant, détruisant à volonté[1]. Toutes les espèces ne sont pas contrôlées par l’homme au même degré. Dans un pays comme la France, la pression humaine a été de plus en plus forte avec le temps. Très régulièrement, les milieux sont bouleversés, avec l’anthropisation croissante de ceux-ci par les réseaux de communication et l’urbanisation. Les espèces non maîtrisées ont été contenues, surveillées, voire éliminées parfois[2].


Ces thématiques actuellement très médiatisées ont une réelle épaisseur historique : « Beaucoup d’aspects actuels sont anciens, contrairement à ce qu’on croit souvent, d’autres ont été peu à peu modifiés, certains sont récents. L’histoire révèle les traits les plus importants et les plus profonds du statut de l’animal […] Elle fait comprendre le contemporain en expliquant sa genèse, en dévoilant ses antécédents et ses originalités[3] ».



Le 13 septembre 2006, le quotidien « Le Monde » consacre un important dossier à l’aquaculture intitulé « Menaces sur la pêche : l’aquaculture prend le relais » dans lequel il s’interroge sur le défi que représente la montée en puissance des aquacultures pour faire face à la raréfaction des ressources aquacoles[1]. Or, cette interrogation n’est pas nouvelle, puisque 150 ans plus tôt, Jules Haime présentait une problématique identique en ces termes : « on  a souvent nommé la pêche l’agriculture des eaux, comme si les mers, les lacs ou les fleuves étaient d’inépuisables magasins alimentaires où, sans crainte de les appauvrir à jamais, l’homme n’a qu’à prendre et à détruire sans cesse en raison de ses besoins et au gré de ses désirs. C’est là une mauvaise définition, née d’une opinion fausse. Les eaux sont une source de production extrêmement puissante, mais non pas infinie et, pour que la récolte fût toujours sûre et abondante, il faudrait la préparer par des semailles régulières, s’il est vrai que l’on puisse, selon l’expression de M. de Quatrefages, « semer du poisson comme on sème du grain »[2]. La pisciculture du XIXe siècle doit donc d’abord être perçue à travers le prisme économique. C’est d’abord pour des raisons alimentaires que l’Etat français a cherché à développer la production artificielle des poissons. En effet, à la fin du Second Empire, les exportations agricoles sont inférieures aux importations pour les céréales, les bestiaux, bovins, ovins, comme porcins[3]. A la veille de la Première Guerre mondiale, même si la France était le deuxième producteur européen de froment, les rendements restaient faibles[4]. De fait, au cours du XIXe siècle, les représentants de l’Etat n’ont eu de cesse de chercher des solutions à l’épineux problème de l’alimentation populaire. Dans la deuxième moitié du siècle de l’industrialisation, les aliments de base étaient le froment et les féculents, du moins pour les plus basses couches sociales, aussi bien agricoles qu’ouvrières[5]. L’Etat a, un temps, espéré trouver un début de solution en multipliant de façon artificielle les poissons d’eau douce.


Il convient d’abord de définir de façon précise ce qu’est la pisciculture : « une science qui s’occupe de la reproduction du poisson par voie artificielle, et qui a pour but le repeuplement des fleuves et des rivières. De nombreuses circonstances concourent depuis longtemps à l’appauvrissement des cours d’eau par la destruction toujours croissante du poisson[6] ». Ces quelques mots ont été écrits par le docteur Haxo, secrétaire de la société d’émulation des Vosges, qui a eu un rôle essentiel dans la diffusion et la vulgarisation de la pisciculture. On voit très nettement que le thème du dépeuplement et l’envie de poissons très fréquente au XIXe siècle, ont préparé et favorisé la naissance de la pisciculture.

 

Définition et origines anciennes de la pisciculture 

Ce sont bien la peur du manque et le souci de retrouver un âge d’or qui ont conditionné le développement de la pisciculture. En effet, cultiver l’eau pour faire face à la raréfaction des ressources alimentaires et ensemencer les fonds marins sont des pistes envisagées dès le XVIIIe siècle. Le XIXe siècle est celui de la « révolution aquacole » en France, selon l’expression d’Olivier Levasseur[7]. Une révolution qui a d’abord été celle des poissons de mer et de l’ostréiculture avant d’être celle des eaux douces. Olivier Levasseur conforte le contexte historique et social qu’on s’efforce d’esquisser en écrivant que les années 1850-1900 sont un véritable « âge d’or » qui voit, en matière d’aquaculture, l’émergence d’un modèle français[8].

 


On ne retracera pas la très ancienne histoire des aquacultures dont on trouve déjà trace à l’époque romaine et en Chine ancienne. Il suffit pour s’en convaincre de consulter le De Re Rustica de Columette ainsi que divers textes de Tite-Live[9]. A partir du XIVe siècle, les sources deviennent plus nombreuses : par exemple le traité de Pietro de Crescenzi paru en 1305 parle de piscines qui sont avant tout des viviers dans lesquels on engraisse les poissons capturés dans les cours d’eau. La pisciculture médiévale est surtout le fait d’expériences monastiques dont les Cisterciens sont les plus coutumiers, en particulier pour l’élevage des carpes, poisson au fort potentiel de grossissement en peu de temps, poisson très pêché et très présent dans l’alimentation médiévale[10]. Paul Benoît a raison de souligner que « c’est avec un retard considérable sur les activités agricoles que l’homme a développé en Europe occidentale l’élevage volontaire des poissons et la mise en place d’infrastructures nécessaires à cette production. Reste que dans ce domaine, l’activité productrice n’a jamais totalement remplacé l’activité prédatrice[11] ».

 

L’une des premières entreprises de reproduction artificielle du poisson est celle de Dom Pichon qui, dans les années 1410-1420, mit au point une système de boîte à éclosion permettant de féconder artificiellement des œufs de truite[12]. Il mit par écrit ses expériences mais le procédé resta apparemment secret jusqu’au XIXe siècle. La deuxième grande étape est celle des expériences menées par un lieutenant d’origine germanique, nommé Jacobi, dans le premier tiers du XVIIIe siècle. Il eut l’idée de reproduire artificiellement la fécondation des truites et des saumons, en mettant au point des caisses à éclosion, reprenant les expériences de Dom Pichon. Mais Jacobi est apparemment allé plus loin, pensant pouvoir obtenir des espèces hybrides et pressentant qu’il était possible de mettre en œuvre ces techniques à très grande échelle. C’est l’entreprise de Nortelem, près de Hanovre, qui permit la concrétisation et la réussite de ce projet[13]. Les expérimentations de Jacobi sont diffusées en France par l’intermédiaire du comte de Goldstein (grand chancelier des duchés de Bergues et de Juliers pour Son Altesse Palatine) qui en aurait transmis un manuscrit en allemand à Charles-Richard Fourcroy de Ramecourt (inspecteur des fortifications en Corse)  lors d’un séjour à Düsseldorf en 1758[14]. C’est Fourcroy qui le communiqua à Henri Louis Duhamel du Monceau dans son Traité général des pêches, omettant toutefois d’en citer l’auteur (voir annexe 4). Lacépède en 1802 exposa un certain nombre des grands principes, repris ensuite par la pisciculture moderne, en particulier la possibilité d’ensemencer des étendues d’eau vierges en y introduisant des œufs de poissons déjà fécondés[15]. Lacépède affirma aussi l’intérêt de croiser les espèces : « Qu’il [L’homme] mêle une espèce avec une autre, qu’il emploie la laite de l’une pour féconder les œufs de l’autre[16] ». in nombre des grands principes, repris ensuite par la pisciculture moderne, en particulier la pos

 

De nos jours, l’opinion ignore, bien souvent, l’ensemble de ces étapes historiques. Il en était apparemment de même au XIXe siècle selon H. Bout qui écrit dans sa Notice historique sur la pisciculture : « la pisciculture passe généralement pour être d’origine toute récente[17] ». Il confirme ensuite que c’est au XIVe siècle que les premiers procédés de reproduction artificielle ont été mis en pratique. Il reprend ensuite les grandes étapes déjà énoncées précédemment. La principale originalité de ses écrits réside dans le fait  qu’il signale en France dans les années 1820 un certain nombre de personnes faisant de la reproduction artificielle dans les départements de la Côte-d’Or et de la Haute-Vienne[18]. Aucune autre précision n’a pour l’instant été trouvée à ce sujet, ni aux archives nationales, ni aux archives départementales de la Haute-Vienne, ni dans la littérature spécialisée. Il est vrai que le Limousin est la terre de « l’Arbre et de l’Eau » et que très tôt ses habitants ont eu des pratiques et des préoccupations tournées vers la vie animale et aquatique[19]. Mais il n’en était pas partout ainsi : au début du XIXe siècle, en Dombes, il y avait plus de 1600 étangs qui permettaient l’alternance de la pisciculture et de l’agriculture[20]. Mais, ces étangs favorisaient le paludisme et constituaient un obstacle à la construction des voies ferrées. De grands travaux d’assèchements ont donc été menés et, en Dombes, 9 000 hectares d’étangs sur 19 000 furent asséchés. Certaines formes de pisciculture ont donc pu, ponctuellement, constituer un obstacle au développement d’autres secteurs. Mais c’est bien en termes positifs que la pisciculture moderne allait faire parler d’elle. H. Bout précise qu’en 1848 les noms de Rémy et Gehin furent prononcés pour la première fois dans le monde savant[21].

 

Aux origines de l’heureux épisode Rémy et Gehin 

En 1842, un pêcheur de la Bresse, petit village des Vosges, fait connaître une méthode révolutionnaire pour la propagation artificielle des salmonidés. Ce pêcheur s’appelle Rémy et son collaborateur Gehin : « Presque complètement illettrés, Rémy et Géhin, croyant les ruisseaux où ils pêchaient entièrement dépeuplés, eurent la pensée qu’ils pourraient faire éclore artificiellement le poisson, et recouvrer de sorte leurs moyens d’existence[22] ». Devant les réussites obtenues, Rémy écrit au préfet des Vosges pour lui signaler son succès. La Société d’Emulation des Vosges les récompense en 1844. Le secrétaire de cette société, le docteur Haxo, écrit  à l’Académie des Sciences en mars 1849 et lui révèle les  travaux des deux pêcheurs qui « se sont livrés en grand au repeuplement des ruisseaux et des rivières de notre pays et des pays voisins, [...] ils peuvent offrir aux amateurs une quantité de truites qu’ils n’estiment pas à moins de 5 à 6 000 000, depuis l’âge de 1 à 3 ans[23] ». Afin de vérifier ces assertions, le 13 mai 1850, à l’instigation de Buffet (alors ministre de l’Agriculture et du Commerce), Milne Edwards (enquêteur à l’Académie des Sciences et doyen de la faculté des Sciences de Paris) va à La Bresse observer les découvertes de Rémy et Gehin. Il est emballé et rend un rapport élogieux. Il y voit un moyen efficace pour lutter contre le dépeuplement des eaux. Il prévoit pour cette entreprise la collaboration de l’administration des Eaux et Forêts et de naturalistes. Il est ironique de souligner que ce sont deux modestes pêcheurs qui, en plein essor des savoirs scientifiques, ont opéré une forme de révolution.

 


Laurent Rémy est né le 25 brumaire an XIII (16 novembre 1804) dans une maison située près d’un lieu nommé le pont de Bramont, au lieu dit « au Pré-du-Bas ». Il est mort au village de La Bresse le 6 décembre 1854 « malade, épuisé par ses longues recherches[24] ». Antoine Gehin est né à Ventron en 1805. Il s’est marié à La Bresse (le 28 avril 1829) et s’y est établi. Il est mort le 6 avril 1859 dans une maison de La Petite Bresse. Après la médiatisation de leurs découvertes, c’est lui qui a été envoyé en mission un peu partout en France apprendre aux autres les méthodes de la fécondation artificielle. Les deux pêcheurs vosgiens ont manifestement connu le succès en prenant la nature comme modèle et en observant la façon dont les truites se reproduisaient, moment vital pour la survie de l’espèce que l’on désigne par le terme de « frai ».

 

Dans ses écrits, le docteur Haxo précise ces faits : « J’ai dit comment Rémy trouva enfin le mot de l’énigme : il surprit la nature sur le fait, et la clé du mystère de la fécondation des œufs lui fut enfin donnée. Telle est l’origine réelle, et incontestable, de la pisciculture. C’est la découverte de Rémy qui a été le point de départ de tous les travaux, de toutes les recherches, de tous essais auxquels se sont livrés depuis, les nombreux expérimentateurs auxquels on est redevable des progrès ultérieurs de la science fondée par Rémy[25] ». Un certain A. Fournier confirme ces dires en précisant que : « le montagnard est essentiellement observateur de tout ce qui l’entoure […] Rémy était de cela. Pauvre pêcheur vivant de sa pêche, il constatait avec douleur l’appauvrissement des rivières […] La truite est le poisson que l’on trouve le plus dans les rivières de la Bresse, son pays natal […] il tenta de surprendre le mode de reproduction de ce poisson, d’en connaître les mœurs, de découvrir les causes de sa diminution. Il passa des mois, des années, sur le bord des ruisseaux, dans les herbes, dans l’eau, à observer. Grâce à sa persévérance, il découvrit tout. La façon dont se faisait la fécondation, comment les femelles cachent leur frai […] il vit des essaims de poissons explorant sans cesse les bas-fonds, des couples d’autres truites venant aussi pour frayer[26] ». Ces deux témoignages  retranscrivent bien le rapport à la nature que les deux pêcheurs vosgiens ont entretenu pour arriver à leur fin : un mélange de fascination, de patience, d’observation et d’application. On peut dire que pour dompter le « sauvage » aquatique et essentiellement pour subvenir à leurs besoins alimentaires, ces deux hommes ont révolutionné les connaissances en matière de pisciculture en France au beau milieu du XIXe siècle[27].


La reconnaissance de leur succès a, semble t-il, fait débats au sein des élites savantes, notamment parisiennes : « la polémique à laquelle a donné lieu la fécondation artificielle des œufs de poissons, polémique quelquefois si animée, a pu donner, pendant quelque temps, le change sur sa véritable origine et sur les circonstances qui se rattachent aux travaux des premiers pisciculteurs qui ont eu recours pour parer au dépeuplement des cours d’eau, elle a du moins servi à prouver tout l’intérêt que fait naître cette question[28] ». Au-delà des disputes qui ont eu lieu pour l’appropriation officielle de la paternité de la pisciculture moderne, le docteur Haxo a le mérite de souligner que la découverte de Rémy et Gehin est en fait une redécouverte: « au point de vue scientifique, elle [la pisciculture] ne date pas de notre siècle[29] ». Ce ne sont pas les détails de l’histoire de la pisciculture d’eau douce pour eux-mêmes qu’il faut retenir, mais ce sont les modalités socio-culturelles qui ont peu à peu engendré la reconstitution d’une nature aquatique « sauvage » quasiment fantasmée.

 

Il faut aussi insister sur le fait que, dès la naissance de la pisciculture moderne, celle-ci et la pêche ont des liens très forts. C’est encore le docteur Haxo qui confirme ce lien quasiment organique entre pêche et pisciculture : « Ce fait [le dépeuplement] avait depuis longtemps frappé les hommes qui par goût ou par état, se livrent à la pêche. Toutefois se contentant de déplorer cet état des choses qui non seulement portait un grand préjudice à leur profession, mais avait encore une notable influence sur la diminution graduelle du revenu que le domaine ou les communes tiraient des locations de leurs pêcheries, aucun d’eux n’avait songé à porter un remède efficace à un mal que chacun se bornait à constater. Un homme pourtant se rencontra, un simple pêcheur, lésé dans ses intérêts, se mit à réfléchir profondément aux causes qui amenaient des résultats dont sa modique fortune avait tant à souffrir[30] ». Plus tard, à partir des années 1880, la pisciculture est un des facteurs déterminants de la multiplication des sociétés de pêche à la ligne. C’est pourquoi il semble important de retracer avec le plus de rigueur possible la suite du parcours de ces deux pêcheurs, sortis de l’anonymat pour occuper une partie de l’actualité savante française pendant quelques années.

 

La Société d’émulation des Vosges[31] :

Fondée à Epinal le 8 janvier 1825 de la fusion de la Société d’agriculture et de la Société des antiquités. Elle est reconnue d’utilité publique par ordonnance royale du 18 octobre 1829. La Société a d’abord un Journal trimestriel de ses travaux et, en même temps, à partir de 1827, un recueil intitulé Connaissances usuelles qui renfermaient des « notions de tout genre, fondées sur l’expérience, pouvant être utiles aux habitants de campagnes ». En 1830, le Journal a été supprimé et remplacé par des Annales qui ont paru, dès lors, régulièrement vers la fin de chaque année. En 1843, la Société a commencé à publier un Bulletin mensuel des séances et des progrès agricoles qu’elle envoyait gratuitement à tous les maires, curés et instituteurs du département. Mais les dépenses induites par cette diffusion ont contraint la Société à en suspendre la publication dans le courant de cette même année. La Société existe toujours de nos jours et possède un fonds archivistique riche consultable en intégralité aux archives départementales des Vosges.


 

Validation étatique et diffusion des découvertes de Rémy et Gehin 

La grande presse parisienne  (Le Journal des Débats, Le Pays) a très vite fait état des travaux des deux vosgiens. En 1850, Gehin reçoit à Paris un accueil empressé des hautes personnalités scientifiques et administratives et il est même présenté au président de la République. Ils sont fortement encouragés par l’Etat et reçoivent, dès l’automne 1850, du ministère de l’Agriculture des allocations d’encouragement : « Messieurs, je me suis fait rendre compte des procédés de fécondation artificielle des œufs de truite que vous avez appliqué avec succès depuis plusieurs années. L’empoissonnement de nos rivières serait une nouvelle source d’alimentation pour nos populations. Je vous félicite Messieurs d’avoir les premiers appliqués cette découverte qui depuis longtemps dans le domaine de la science était restée sans utilité pratique. Désireux de reconnaître les efforts que vous avez tentés et pour vous faciliter la continuation de vos expériences, je viens de vous accorder à titre d’encouragement une subvention de 2 000 francs[32] ». Très vite, les deux hommes sont employés par l’Etat pour dispenser leur savoir : ils reçoivent à cet effet un traitement fixe mensuel de 100 francs[33]. Le réel soutien de l’Etat peut en partie s’expliquer par l’éternel souci d’augmenter les capacités alimentaires du pays. Les dirigeants de l’époque n’avaient certainement pas oublié les mauvaises récoltes de l’été 1846[34]. La pisciculture devait certainement, à leurs yeux, constituer un début de solution pour éviter de nouvelles crises de subsistance.

 

Durant l’été 1851, Gehin se voit confier une série de missions avec un itinéraire et un cahier des charges très précis : « dans les premiers jours du mois d’août vous serez chargé d’aller répandre dans plusieurs départements du midi et du centre de la France, votre méthode de fécondation des œufs de poissons[35] ». Il doit d’abord se rendre dans le département de l’Isère pour examiner les eaux dans lesquelles les œufs de truite du lac de Genève pourraient être déposés avec le plus de chance de succès. Il doit ensuite aller, toujours dans ce même département, au Lac de Loritel où un certain M. Périer est censé l’attendre et discuter avec lui de la meilleure façon d’empoissonner ledit lac. Ce M. Périer fait partie des gens que Gehin avait rencontrés à Paris en 1850. Puis du département de l’Isère, il doit se rendre dans celui de la Haute-Loire, vers les sources de la Loire et dans le département de la Lozère aux sources de l’Allier, « près de Langogne vous examinerez les eaux des différents affluents de la Loire et de l’Allier, puis en parcourant les départements traversés par les deux cours d’eau du Cher et du Loiret vous arriverez à Paris. Tel est l’itinéraire fixé pour votre première tournée[36] ». Gehin est tenu de faire ce voyage en moins de deux mois et de rendre régulièrement compte de l’état d’avancement de sa mission. En parallèle, durant l’été 1851, les responsables des eaux des bassins de Versailles écrivent en urgence au ministre de l’Agriculture pour demander des instructions précises afin de préparer les étangs pour les expériences qu’à l’intention de mener la commission de pisciculture mise en place récemment, expériences basées sur les découvertes des deux vosgiens[37]. Rémy et Gehin sont l’épicentre d’un vaste mouvement qui s’est très vite propagé un peu partout en France.

 

Un réel investissement et une véritable mission nationale sont donc confiés au pêcheur vosgien Gehin, Rémy étant souffrant et ne pouvant guère se déplacer (voir l’encadré suivant : extrait des certificats faits à Gehin). On voit que Gehin a fait des centaines de kilomètres, parcourant les eaux du sud français durant tout l’automne 1851 : il repérait les endroits propices à la propagation artificielle des truites et laissait quelques rares observations sur l’état des rivières qu’il visitait. Il a sans cesse trouvé de l’aide auprès des préfets, des maires, des gardes forestiers qui étaient toujours, semble t-il, prévenus à l’avance de son arrivée. C’est donc une mission de grande ampleur puisque le ministère a débloqué des fonds et des moyens importants, preuve des espoirs fondés dans cette innovation technique. Au cours des années 1852 et 1853 Gehin s’est vu confier d’autres missions (essentiellement dans le sud et le nord est de la France) dans le but d’aller montrer empiriquement la méthode de la fécondation artificielle. C’était apparemment un moment très attendu dans tous les villages ou villes où ces démonstrations ont eu lieu : les élites locales, les sommités politiques et les pêcheurs y étaient très souvent présents.


 

Le mouvement piscicole était alors lancé : Gehin a fait officiellement des conférences avec démonstrations, entre autres à Lyon et dans le Dauphiné. Un pêcheur de Charavines, sur le lac de Paladru (Isère) a mis en vente des œufs embryonnés d’omble chevalier. C’est là un évènement historique. C’est la première fois qu’on vendait en France, et très probablement en Europe, des œufs embryonnés de salmonidés[38]. Les premiers ombles introduits en France viennent de là. Un ferblantier de Grenoble mit en vente des boîtes de Rémy pour le prix de 2 francs 50. On demandait alors Gehin partout : il donna notamment des conseils aux préfets des Basses-Pyrénées et introduisit la truite dans le lac du Bouchet (Haute-Loire). Toutes les Sociétés savantes ont fait peu à peu écho des nouvelles techniques dites de piscicultures. L’ensemble des érudits et de ceux qui s’intéressaient à ces questions a très vite été informé des multiples innovations. Par exemple on peut citer la lettre de M. Dumon, maire d’une toute petite commune du Gers nommé Séailles et datée du 9 mars 1853. M. Dumon demande au préfet une aide financière pour la réalisation d’expériences de pisciculture dans la rivière La Douze. M. Dumon y développe un long argumentaire en faisant référence « au procédé ingénieux de la propagation artificielle du poisson[39] » et en citant les expériences faites en 1851 / 1852 dans les bassins d’eau de Versailles (en en soulignant d’ailleurs l’échec et le fort coût financier pour l’Etat, cherchant certainement par là à minimiser sa propre demande). On peut donc mesurer à travers cet exemple très précis, la portée, l’ampleur et la diffusion de la pisciculture artificielle. Cette extraordinaire mobilisation nationale fait partie intégrante et se confond avec celle pour la lutte contre le dépeuplement. Le Second Empire a été marqué par l’utilisation de sommes astronomiques avec comme but avoué l’essor de la pisciculture.


Extraits des certificats délivrés à Gehin en 1852 lors de sa deuxième mission, certificats attestant de son passage et de ses démonstrations pratiques[40] 

« Le maire de la ville d’Anoule, près de St Dié (Vosges) certifie que M. Gehin de la Bresse est resté pendant deux jours pour démontrer aux pêcheurs de la localité qui se trouvaient au nombre de 6, lors de la propagation de la pisciculture. On a essayé sur des truites qui se trouvaient dans l’établissement de la papeterie du Souche, au bout de dix minutes, on a immédiatement aperçu la fécondation des œufs […] M. Gehin a opéré en présence des pêcheurs et de nombreuses personnes qui l’entouraient. Il a expliqué avec conscience les précautions à prendre dans cette délicate opération et a ensuite demandé les différentes phases qui surviendraient jusqu’à l’éclosion des œufs. Il a de plus démontré comment il faudrait s’y prendre pour faire des expéditions de fort loin ».

« Le maire de Gervirdmer (Vosges), soussigné, certifie que le sieur Gehin, pêcheur des Vosges est arrivé en cette commune, le dix de ce mois et en est sorti le treize, après avoir opéré et démontré son procédé pour faire éclore et féconder les œufs de truite, en présence des autorités et du Garde général des Forêts, des gardes forestiers, et des pêcheurs, et d’un grand nombre de personnes et qu’il a laissé un appareil pour l’usage de la commune ».


[1] Morin (H.), « Menaces sur la pêche : l’aquaculture prend le relais », Le Monde, 13 septembre 2006, p.20-21

[2] Haime (J.), « La pisciculture », Revue des Deux-Mondes, 2ème série, tome 6, avril-juin 1854, p.1006.

[3] Duby (G.) et Wallon (A.) (dir.), Histoire de la France rurale, tome 3 (De 1789 à 1914), Paris, éditions du Seuil, 1976, 563 p., p. 232-233.

[4] Ibid., p. 436-441.

[5] Plessis (A.), Nouvelle histoire de la France contemporaine, tome 9 : De la fête impériale au mur des fédérés (1852-1871), Paris, Points Histoire, éditions du Seuil, 1979, 254 p., p. 153-156.

[6] Haxo (Docteur), Guide de pisciculture d’après des notes et des documents fournis par J. Rémy, Paris, Bibliothèque rurale, 1854, 122 p., p. 13-14.

[7] Levasseur (O.), « Les cultures de l’eau : la naissance des aquacultures en France au XIXe siècle », dans L’environnement au regard des sciences sociales, les sciences sociales à l’épreuve de l’environnement, Responsabilités et Environnement (Annales des Mines), n° 48, octobre 2007, p. 82-90.

[8] Ibid., p. 82.

[9] Ibid. 

[10] Monvoisin (J.M.), « La pêche en étangs en Champagne à la fin du Moyen Age : carpiculture pour le marché parisien au XIVe siècle », Actes des premières rencontres internationales de Leyssies, Lille : Conseil Général du Nord, 2004.

[11] Benoît (P.) et Matteoti (O.), « Pêche et pisciculture en eau douce : la rivière et l’étang au Moyen Age », Les premières rencontres internationales de Leyssies, Lille : Conseil Général du Nord, 2004.

[12] Levasseur (O.), « Les cultures de l’eau : la naissance des aquacultures en France au XIX° siècle », dans

 L’environnement au regard des sciences sociales, les sciences sociales à l’épreuve de l’environnement, Responsabilités et Environnement (Annales des Mines), n° 48, octobre 2007, p.82.

[13] Ibid., p. 83.

[14] Ibid. 

[15] Lacépède « Des effets de l’art de l’homme sur la nature des poissons (1802) » dans Histoire naturelle de Lacépède, tome 2, Nouvelle édition, Paris, Furne et Jouvet, 1876, 647 p., p. 605-625.

[16] Ibid. 

[17] Bout (H.), Notice historique sur la pisciculture, Berger – Levrauly Nancy et Paris, 1879, 34 p., p. 3.

[18]Ibid., p.5.

[19] Frioux (S.), « L’homme dans le paysage Limousin : science, régionalisme, et construction du pays de l’Arbre et l’Eau (milieu XIX siècle – 1940) » in Tricard (J.), Granndcoing (P.) et Chanaud (R.) (dir.), Le Limousin, pays et identité, enquêtes d’histoires de l’Antiquité au XXI siècle, Limoges, Pulim, 2006, 577 p.,  p. 277-299.

[20] Duby (G.) et Wallon (A.) (dir.), Histoire de la France rurale, tome 3 (De 1789 à 1914), Paris, éditions du Seuil, 1976, 563 p., p. 174.

[21] Bout (H.), Notice historique sur la pisciculture, Berger – Levrauly Nancy et Paris, 1879, 34 p.

[22] Archives Nationales F10 1762 : Note remise à Monsieur Magne, Ministre du commerce de l’agriculture et des travaux publics, le 6 août 1853 par A. Doulay de la Meurthe 

[23] Lettre du Docteur Haxo, Comptes-rendus des séances de  l’Académie des Sciences, tome 28, 1849, p. 351-352.

[24] Ibid., p. 9.

[25] Haxo (Docteur), Guide de pisciculture d’après des notes et des documents fournis par Rémy, Paris, Bibliothèque rurale, 1854, 122 p., p. 17.

[26] Fournier (A.), Deux gloires vosgiennes : Rémy et Gehin, Epinal, Imprimerie, Ch. Hguenin, 11 p., p. 4.

[27] Malange (J.F.), « Pêcheurs, pisciculteurs, science et Etat français face au « sauvage » aquatique de 1842 à 1908 : entre protection et artificialisation », dans Stéphane Frioux et Emilie-Anne Pépy (dir.), L’animal sauvage entre nuisance et patrimoine : approches socio-historiques des relations homme-nature (XVIe-XXe siècles), Lyon, ENS Editions, 2009, 190 p., p. 149-164.

[28] Haxo (Docteur), Guide de pisciculture d’après des notes et des documents fournis par J. Rémy, Paris, Bibliothèque rurale, 1854, 122 p., p. 7.

[29] Ibid., p. 6.

[30] Ibid., p.5-7.

[31] A.D. Vosges, 8J : archives de la société d’émulation des Vosges (1806-1948).

[32] A.N., F 10 1762, lettre du ministre de l’Agriculture du 16 septembre 1850.

[33] Ibid., lettre du ministre de l’Agriculture du 13 mars 1851.

[34] Jardin (A.) et Tudesq (A.-J.), Nouvelle histoire de la France contemporaine, tome 6 : La France des notables (1815-1848), Paris, Editions du Seuil, 1973, 249 p., p. 243-244.

[35] A.N., F 10 1762, Lettre du ministre de l’Agriculture du 18 juillet 1851.

[36] Ibid. 

[37] A.N., F 10 1762, Lettre du bureau des eaux de Versailles, empoissonnement artificiel des étangs, 20 août 1851.

[38] Vivier (P.), Le centenaire du repeuplement artificiel des cours d’eu à truites, Paris, Station centrale d’hydrobiologie appliquée, 1957, 12 p.

[39] A.D. Gers, 4 M 45, Lettre du maire de Séailles au préfet du Gers.

[40] A.N., F 10 1762, dossier Gehin.






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