L’attente en cabine
- François Jeanfils

- 28 janv.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 janv.
Le crépuscule s’installe sans bruit, jour après jour, comme si la rivière se répétait sans jamais se ressembler au fil des différents spots. Le bateau cabine est devenu un espace de vie hors du bruit, ancré autant dans l’eau que dans le temps. À bord, les gestes se répètent et finissent par structurer les journées : faire chauffer le café, placer les lignes, noter les prévisions météo, écouter le clapotis contre la coque comme on écouterait une horloge mal réglée. L’attente s’installe dès l’ancrage, quand on accepte que les heures ne nous appartiennent plus.

Elle s’étire dans les journées, se densifie la nuit, et finit par s’insinuer dans chaque geste. On apprend vite à vivre avec moins, et surtout à ne rien attendre de précis. Les montages sont préparés sur la banquette étroite, souvent de nuit, à la lueur d’une lampe frontale. Chaque détail est vérifié plusieurs fois, non par obsession, mais parce que l’attente impose l’attention. Déposer une ligne devient un acte réfléchi, presque cérémonial. Une fois les lignes en place, il n’y a plus rien à faire, sinon tenir. Les jours passent sans que l’épuisette ne bouge. Le silence n’est jamais total, mais il est constant.

On croit parfois reconnaître un signe, une vibration, un indice. L’eau dément aussitôt. On doute. L’attente n’est pas vide, elle use, elle questionne, elle force à revenir sur chaque certitude. Celles-ci s’émoussent, l’humilité s’aiguise. Le poisson, lui, ne se presse jamais. Il impose son rythme à ceux qui ont choisi de rester. Les carpes ne nous sont redevables de rien. Elles n’ont pas besoin de nous. Nous ne sommes pas leurs amis. La nuit amplifie tout. Le bateau cabine devient un refuge fragile où le sommeil se fragmente. On dort par à-coups, toujours à moitié éveillé, comme si l’attente refusait de nous lâcher.

Nos pensées sont mi-rêves, mi-réalités. Il y a quelque chose de jouissif dans cet état de conscience modifiée. Chaque bip, chaque courbure de ligne suffit à relancer la vigilance. Le temps se dilate. Les heures n’ont plus la même épaisseur. Notre présence au bord de l’eau semble inutile, le monde court, travaille, fonctionne, rentabilise. On pourrait culpabiliser de rester là à rien. Cela fait trois jours que je capote. Mais non ! Trois fois non !

Je sais au fond de moi-même que je touche à l’essentiel, sans carpe. Je suis là. Puis, au cœur de cette attente prolongée, presque oubliée tant elle est devenue normale, le départ arrive. L’avertisseur hurle, il nous arrache à la banquette pour nous projeter dans un autre monde. La canne transmet une force pleine, régulière. Le bateau frémit sur ses ancres, comme s’il sortait lui aussi de son immobilité rêveuse. À cet instant, toute l’attente trouve un point d’appui et bascule ailleurs. L’adrénaline détruit l’attente. Le combat est long, presque solennel. Chaque mètre gagné semble justifier les jours immobiles qui l’ont précédé. Quand la carpe apparaît enfin sous la surface, large et sombre, le temps se resserre. Une grosse carpe, façonnée par la rivière et les saisons. À genoux sur le plancher étroit de mon zod, je la tiens. Son poids est réel, mais ce qu’elle impose est ailleurs : la confirmation que l’attente n’était pas une absence, une perte de temps mais une préparation à une métamorphose momentanée. Une éclosion de nymphe.

Après les photos, la carpe reprend sa liberté, elle repart lentement, sous la coque. Le bateau retrouve son immobilité. Et l’attente reprend, intacte, presque familière. Pêcher la carpe en bateau cabine sur plusieurs jours, c’est accepter que le principal soit rarement le combat. C’est comprendre que l’essentiel se joue avant, dans ces heures immobiles où l’on apprend à rester soi-même. A aimer l’instant.



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