Aux confins du courant
- François Jeanfils

- 17 janv.
- 6 min de lecture
La pêche en bateau cabine se pratique exclusivement sur de vastes étendues d’eau, telles que les grands lacs et les rivières. Il serait pour le moins incongru de mettre à l’eau une telle embarcation sur une gravière fermée ou sur l’étang du village. Les capitaines sillonnent donc principalement lacs et cours d’eau.

Pourtant, tous les lacs sont loin d’être accueillants. Réglementation étouffante, pêche en cabine interdite, mouillage nocturne prohibé, pêche de nuit bannie ou tolérée au compte-gouttes, sur quelques secteurs minuscules déjà saturés de carpistes à terre. Sur les lacs, la pêche en cabine devient trop souvent une suite de contrôles tatillons, parfois sanctionnés d’amendes. La quiétude espérée s’évapore rapidement.
La rivière, en revanche, offre une liberté infiniment plus grande. C’est au cœur de ses méandres profonds et vivants que je vous propose de naviguer au fil de cet article.

Les attraits de la rivière
La rivière, c’est l’aventure. Son linéaire incommensurable déploie des milliers d’hectares, constellés de hot spots qui tourmentent délicieusement le capitaine au moment du choix. Les havres de tranquillité se découvrent de poste en poste, dans une succession de trouvailles toujours renouvelées.
La réglementation y est généralement moins pointilleuse qu’en eaux closes. Certaines rivières sont ouvertes intégralement à la pêche de nuit. Le bateau cabine s’y dissimule aisément, loin des curieux et des messes assourdissantes relayées sur les réseaux sociaux.
Quant aux habitantes, elles sont d’une combativité redoutable : une carpe de 25 kg en lac n’arrive pas à la nageoire pelvienne d’une 15 kg de courant.
Mais la rivière, c’est surtout ce je-ne-sais-quoi qui bat au rythme même des ondes cérébrales du pêcheur. Appelez-le bonheur, extase, plénitude ou sérénité : le mot importe peu, la sensation demeure.

La mise à l’eau
La pêche en rivière présente néanmoins une contrainte majeure dès le premier jour : la mise à l’eau et la protection des véhicules.
Sans véhicule à quatre roues motrices, le choix de la cale devient crucial. Plus encore que la descente, c’est la remontée du bateau qu’il faut anticiper. Une équation parfois complexe, dont témoignent mes longues heures passées sur Google Earth, les repérages sur site, et même, une fois, la quête fastidieuse d’un agriculteur compatissant… et de son tracteur.
À cela s’ajoute un autre problème : la sécurité des véhicules laissés à terre. Bienheureux est le capitaine qui s’endort paisiblement en sachant sa voiture et sa remorque hors de vue des malveillants. Les menaces sont bien réelles : le carpiste imbécile, persuadé par Facebook qu’exploser vos pneus relève d’un acte militant, ou le voleur plus discret, qui écoulera sans peine votre remorque sur Le Boncoin. Dans les deux cas, ce sont des ennuis XXL, souvent à la veille de la reprise du travail.
La seule parade réellement rassurante consiste à sécuriser les véhicules dans un lieu privé, discret et fiable. Une solution qui demande du temps, des recherches et une organisation rigoureuse.

Les pièges de la rivière
La pêche en rivière exige une vigilance constante. Le danger numéro un reste la crue. La consultation régulière de Météo-Radar et de Vigicrues doit être un réflexe absolu.
Les fonds varient brutalement : radiers, arbres immergés ou obstacles invisibles sont autant de torpilles prêtes à éventrer un moteur. Sur un secteur inconnu, l’échosondeur devient un allié indispensable, avec une alarme réglée autour d’un mètre de profondeur. À son déclenchement : on réduit les gaz et on relève le trim. Et surtout, clin d’œil à Bastien, on ne panique pas comme un bleu !
Le passage des écluses est un autre moment délicat. Stressant pour le novice, toujours potentiellement dangereux même pour un vieux loup de rivière. Les procédures doivent être respectées scrupuleusement : amarres correctement ajustées, gestion maîtrisée des vannelles, anticipation des tourbillons. Paolo en sait quelque chose : il a vu son tapis de réception et son moteur électrique rendre l’âme lors du croisement mal négocié avec un autre bateau.
Pour ma part, j’ai vu un rod-pod s’arracher sous la tension d’une amarre. C’était à l’époque où j’utilisais encore ce type de matériel en bateau. Ce n’est plus le cas depuis longtemps.

La première journée de navigation
C’est la préférée de Furtif, libéré de sa prison-remorque. Il bondit sur les flots comme une génisse lâchée au pré fin avril. Le capitaine, lui, connaît l’atout maître de la pêche en cabine : la mobilité.
Chaque jour, les postes changent afin de surprendre des carpes naïves, goulues comme des porcs affamés. La première journée est consacrée à l’amorçage de plusieurs spots, parfois distants de plusieurs kilomètres. En soirée seulement, le bateau se repose. Pas le capitaine, qui attaque alors son premier poste et voit rapidement une canne ployer, tandis que l’adrénaline monte.
Le lendemain, la tournée des postes amorcés s’organise au gré des touches, tout en ouvrant de nouveaux secteurs. Peson, épuisette, appareil photo entrent alors dans une danse parfaitement orchestrée.

Le mouillage
Avant toute considération halieutique, le choix du mouillage doit répondre à un impératif absolu : la sécurité. La rivière est partagée entre kayaks, bateaux de plaisance et parfois de véritables monstres de navigation. Un kayak pris dans une bannière n’est pas bien grave, un pousseur lancé à pleine charge ne vous laissera aucune chance.

Une fois la sécurité assurée, vient le positionnement optimal pour la pêche. La pêche verticale, sans rod-pods encombrants, permet de placer la proue face au courant. L’amarre avant est déposée en premier, environ huit mètres en amont. Le bateau se stabilise naturellement dans l’axe du courant. Les autres amarres sont ensuite larguées avec précaution, tendues sur élastiques.
Même parfaitement amarré, le capitaine doit rester vigilant. Nombre de plaisanciers, souvent vacanciers sans expérience, ignorent tout de notre mode de pêche et de nos bannières. Par curiosité, ils frôlent l’embarcation et arrachent les lignes. Combien de fois ai-je dû jouer les clowns sur le toit de la cabine pour les alerter !

La pêche d’obstacles
La rivière est un enchevêtrement d’arbres noyés, de branches plongeantes, de rochers tapissés de moules. Autant de refuges que les carpes exploitent à merveille. Le pêcheur doit donc adopter une stratégie sans concession : le blocage immédiat du poisson.
Le rod-pod est à proscrire au profit de cannes positionnées verticalement dans des tubes inox, freins bloqués. L’amorti du blank agit instantanément, avant même que la canne n’ait pris son élan de fuite. La probabilité de capture est sans commune mesure avec une configuration classique.
Une canne sur rod-pod, frein bloqué, est arrachée au premier départ… et sans sécurité, elle termine au fond. Malgré cela, l’usage du rod-pod reste profondément ancré dans l’esprit de nombreux carpistes, qui me prennent souvent pour un original depuis que j’ai envoyé les miens à la ferraille.

Les appâts
Les carpes de rivière sont voraces. Contrairement aux discours savants des vendeurs de bouilettes sur la nutrition, elles engament tout ce qui passe devant leur groin. Les graines sont redoutablement efficaces.
Mon expérience m’a convaincu des atouts des tigers XXL : résistantes aux indésirables, faciles à monter en équilibré, peu attractives pour les silures et adorées des carpes.
Le maïs reste également une arme redoutable pour les amorçages de veille, distribué généreusement. Les bouillettes de 24 mm minimum complètent le menu. La marque ? Peu importe. Les sirènes du marketing ne m’influencent plus depuis longtemps, et je n’ai aucune intention d’en devenir le relais.

La longueur des cannes
En pêche en bateau, les cannes courtes s’imposent naturellement. Les déposes se font au zodiac, tout comme les combats. Une canne courte limite l’effet toupie lors des manœuvres finales.
Les 9 et 10 pieds sont courantes, mais j’ai testé l’an dernier des modèles de 6 pieds. Plus compactes, plus maniables, elles dépassent à peine du zodiac et facilitent toutes les manœuvres. D’une puissance de 3,5 lbs, elles bloquent le poisson à l’entrée de sa tanière.
Elles m’ont apporté une telle satisfaction que mes 10 pieds ont rejoint le grenier. Rod-pods, bed-chairs, bivys et autres accessoires forment désormais un amas de souvenirs poussiéreux. Mon bateau cabine pratique un nettoyage radical : le vide.

Conclusion
La pêche en bateau trouve en rivière et sur les lacs de barrage son terrain d’expression le plus abouti. Elle s’affranchit des contraintes des eaux closes de plaine et ouvre des centaines de kilomètres de linéaires sauvages aux carpistes explorateurs.
Pêcher depuis un bateau, c’est choisir l’aventure, celle d’explorer de nouveaux postes, de bivouaquer sur l’eau, au plus près des éléments, là où la nature reprend toute sa place.

Dans ce décor mouvant, chaque session devient un défi et une communion. Les grosses carpes s’y font parfois attendre, mais leur puissance, lorsqu’elles se décident à mordre, justifie toutes les heures de veille et de silence. La pêche depuis un bateau-cabine n’est pas seulement une technique : c’est un art de vivre, une manière d’habiter la rivière, entre liberté, patience et respect du milieu.
Les difficultés inhérentes à la pêche en cabine se domptent avec l’expérience. De poste en poste, le capitaine trace sa route, arrosant ses spots de mets savoureux. Les carpes, vierges de piqûre, surgissent des méandres inaccessibles du bord pour célébrer une ultime goinfrerie.
Carpiste, capitaine et rivière : un trio indissociable, résolument tourné vers le bonheur.



Commentaires