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Comment la Seconde Guerre mondiale a affecté l’industrie de la pêche sportive

France – Pezon & Michel et les années 1939–1945

Le 10 mai 1940, l’Allemagne lança son invasion de la France. La campagne militaire fut brève mais dévastatrice. Après seulement quarante-cinq jours, le pays capitula et l’armistice entra en vigueur le 25 juin 1940.

Pour la France, il ne s’agissait pas seulement d’une défaite militaire, mais du début de plusieurs années d’occupation, de rationnement et de profondes transformations de la société. Même des activités sans importance militaire directe – telles que la pêche sportive et l’industrie qui lui était associée – furent rapidement touchées.



Avant et pendant la guerre – documents contemporains (1939–1944)

Lorsque la France entra en guerre à l’automne 1939, l’industrie de la pêche sportive était encore active. Toutefois, les conditions commencèrent très vite à se dégrader. La dépendance aux importations de bambou, de métaux et d’autres matériaux spécialisés rendait le secteur particulièrement vulnérable. Après la capitulation de l’été 1940, les difficultés s’aggravèrent rapidement sous l’effet de l’occupation, du rationnement et des restrictions concernant l’énergie et les transports.

Les documents contemporains conservés de Pezon & Michel et d’autres fabricants français ne livrent que des aperçus fragmentaires de la situation. Les textes sont souvent formulés avec prudence et évitent toute référence directe à la guerre. Cela est caractéristique de la période, marquée par la censure et l’incertitude, qui rendaient impossibles les commentaires ouverts sur les conditions réelles.

Dans les annonces, notices techniques et documents commerciaux du début des années 1940, les difficultés apparaissent toutefois clairement entre les lignes. Les livraisons sont annoncées comme possibles seulement « à partir de » une certaine date, les gammes sont réduites et des matériaux de substitution sont mis en avant. Des lignes synthétiques comme la Synthex sont proposées en remplacement des matériaux naturels traditionnels, et la disponibilité des accessoires est décrite comme limitée.

L’utilisation des métaux fut également fortement affectée. Des règlements interdirent ou limitèrent l’emploi du cuivre, du laiton, de l’aluminium, du plomb et d’autres métaux non ferreux, ce qui toucha directement la fabrication des moulinets, cuillers, plombs et anneaux. En pratique, la production se poursuivit uniquement en très petites séries, souvent grâce à des solutions techniques improvisées.

Dans l’ensemble, ces documents montrent que l’industrie de la pêche sportive ne s’arrêta jamais complètement pendant les années de guerre, mais qu’elle fonctionna sous des contraintes extrêmes. Ce qui n’était alors qu’esquissé par des formulations prudentes et des listes de produits réduites ne put être décrit ouvertement qu’après la fin du conflit.


Après la guerre – le témoignage des fabricants (1946)

Après la Libération et la fin de la guerre, les conditions changèrent profondément quant à la manière dont l’industrie pouvait évoquer ses expériences. La censure prit fin, les restrictions imposées par l’occupant disparurent, et il devint possible de rendre compte ouvertement, a posteriori, des difficultés qui avaient marqué les années de guerre.

En janvier 1946, Pezon & Michel publièrent un long texte à destination des pêcheurs. Contrairement aux documents courts et prudents parus pendant la guerre, ce texte constitue un témoignage cohérent sur la manière dont l’entreprise – et, par extension, l’industrie française de la pêche sportive – fut affectée entre 1939 et 1945.

Le texte est rédigé après coup, mais repose sur une expérience directe des années de guerre : pénurie de matières premières, manque de main-d’œuvre, restrictions énergétiques, solutions de production improvisées et difficulté à maintenir la qualité dans une industrie considérée comme totalement non prioritaire. Il témoigne en même temps d’une forte volonté de poursuivre le développement des produits et de préserver le savoir-faire technique, malgré des ressources extrêmement limitées.

Le document est exceptionnellement détaillé et offre un aperçu rare des conditions de l’industrie de la pêche sportive pendant la Seconde Guerre mondiale, du point de vue des fabricants eux-mêmes. Il doit être lu à la fois comme un témoignage historique et comme la synthèse de six années d’épreuves. (Janvier 1946)


La contribution des fabricants français pendant la guerre

Possibilités de fabrication dans un avenir plus ou moins proche

Il nous a semblé que les pêcheurs pourraient être intéressés de connaître les efforts accomplis par les fabricants pour surmonter toutes les difficultés apparues lors de la déclaration de guerre, pendant l’occupation et après la Libération.

Une grande partie des matières premières utilisées dans notre industrie provenait de l’étranger : bambou, grosse canne dite caloux, crin de cheval, fibres naturelles, plumes de paon, laiton, etc.

Notre industrie, fondamentalement pacifique, n’intéressait pas l’occupant. Les attributions de matières premières qui nous furent accordées étaient donc inexistantes ou dérisoires. Par ailleurs, de nombreux ouvriers spécialisés furent contraints de travailler en Allemagne ou de quitter les ateliers afin d’éviter la déportation.

Aujourd’hui, ce personnel est revenu d’Allemagne, mais il reste en partie dispersé et les difficultés persistent. Les attributions de matières premières demeurent extrêmement limitées, les importations n’ont pas repris, les coupures de courant sont constantes et nous devons désormais travailler sur une semaine de trois jours.

Les pêcheurs ne doivent donc pas se montrer trop sévères s’ils ne trouvent pas tous les articles qu’ils souhaitent. Notre maison a voulu maintenir, dans la mesure du possible, la qualité de ses produits au niveau d’avant-guerre, et pour les articles portant notre marque, nous y sommes parvenus.

Examinons maintenant ce qu’il a fallu pour fabriquer chacun des articles indispensables à la pêche, et quels espoirs nous pouvons nourrir pour un avenir plus ou moins proche.

Crin de cheval

La situation fut préoccupante, car le crin japonais ne nous parvenait plus et nos stocks s’épuisèrent rapidement. Il en alla de même pour les fibres naturelles japonaises et anglaises utilisées pour la fabrication des lignes et bas de ligne. Heureusement, nous avons trouvé une solution en remplaçant ces matériaux à l’avance, et depuis longtemps déjà, vous avez pu apprécier les qualités de notre Synthex.

Cependant, la pénurie de matières premières ne nous permet pas encore de satisfaire tous les besoins.

Plombs

Les plombs sont fabriqués par refonte de plombs de chasse. Les chasseurs savent combien ceux-ci sont devenus rares. La production mondiale de plomb est insuffisante, et il est à craindre que l’année 1946 n’apporte aucune amélioration sensible, que ce soit pour les plombs moulés, les poids pour cuillers ou tout autre article contenant ce métal.

Plumes

Les plus belles et les plus recherchées étaient fabriquées à partir de plumes de paon importées d’Inde. Les stocks actuels sont presque épuisés et aucune amélioration notable n’est à prévoir à court terme.

Nous avons toutefois remplacé le paon par le nandou et d’autres matériaux donnant entière satisfaction. Les vernis nécessitent des laques cellulosiques, elles-mêmes rares. Des plumes existent encore, mais en très petite quantité. Prenez soin de celles que vous possédez et conservez-les soigneusement.

Ensembles complets pour pêche au coup et pêche à la mouche

Tous les articles mentionnés ci-dessus constituent des éléments de base et doivent être complétés par des enrouleurs de ligne en bois ou en métal. Un peu de bois, un peu de métal, peu de Synthex, un peu de plomb et quelques plumes : il y a là peu d’espoir pour une production importante.

Cannes

Nous distinguons trois types : les cannes en bambou, les cannes en roseau et les cannes en bambou refendu.

Les cannes en bambou ne pourront réapparaître sur le marché que lorsque le Japon sera à nouveau en mesure d’exporter, ce qui, nous le craignons, prendra du temps.

Les cannes en roseau sont toujours fabriquées en petite quantité, mais les cannes légères sont presque introuvables. Les éléments les plus gros sont en caloux espagnol, et l’Espagne ne nous livre rien. Les difficultés de transport font que le roseau français nous parvient avec peine.

Le combustible est rare pour chauffer les fours servant à redresser les brins ; il a fallu improviser et modifier ces fours. Le laiton était introuvable et son usage interdit ; il fut remplacé par l’aluminium, difficile et lent à travailler. Le fil pour les ligatures était extrêmement rationné. Les beaux fils japonais étaient épuisés.

Il fallut donc recourir à des éclisses de bambou français, moins esthétiques, difficiles à redresser et à fibre grossière. Les éclisses de roseau peuvent toutefois remplacer les éclisses japonaises et sont très utilisées dans le sud de la France, bien qu’elles soient moins connues et appréciées ailleurs.

Malgré tout, nous avons continué à fabriquer de bonnes cannes – en quantité réduite, bien sûr – au prix d’efforts et de difficultés considérables.

Pour les cannes en bambou refendu, les problèmes furent encore plus graves.

Le bambou chinois ne nous parvenait plus depuis 1937, lorsque les Japonais bloquèrent les ports de Hong Kong et de Canton. Il fallut rechercher en France des bambous de bonne qualité, les sécher artificiellement et procéder à des essais.

Des prototypes furent réalisés et confiés à quatre spécialistes et excellents pêcheurs, qui les soumirent à des épreuves très sévères. Le résultat fut concluant : c’est avec ce bambou que nous fabriquons aujourd’hui nos cannes Gallia pour lancer, lancer lourd et pêche à la mouche.

Le pêcheur n’imagine pas, lorsqu’il tient l’une de ces cannes entre ses mains, les innombrables difficultés qu’il a fallu surmonter pour transformer un bambou irrégulier en une canne refendue à l’action fine et nerveuse.

La question des matières premières était ainsi résolue pour le bambou. Mentionnons seulement les difficultés rencontrées pour obtenir du laiton et du maillechort destinés aux anneaux. L’usage de ces métaux était interdit par les Allemands, mais grâce à l’aide de certains fournisseurs, nous avons pu nous procurer ce qu’il fallait pour maintenir une qualité équivalente à celle d’avant-guerre.

Dès 1939, en raison de l’importance de la pêche sportive en France, nous avions décidé d’agrandir nos ateliers et de les équiper de machines perfectionnées. Notre ambition était non seulement d’égaler, mais de surpasser les meilleurs produits étrangers afin d’offrir à la clientèle française du matériel de premier ordre.

La guerre de 1939 et l’invasion de 1940 mirent fin à ces projets. Toutefois, à partir de juillet 1944, malgré les interdictions de l’occupant, nous avons osé construire de très grands ateliers, dans des conditions que l’on imagine aisément.

Pendant toute la guerre, nous avons continué à mettre au point de nouvelles machines, encore plus précises, avec l’aide de plusieurs fabricants qui étaient eux-mêmes pêcheurs passionnés. Qu’ils en soient ici publiquement remerciés.

Nous avons ainsi pu constituer un outillage ultramoderne, que nous fûmes souvent contraints de dissimuler à l’occupant, désireux de l’utiliser pour la production de guerre.

Fait significatif de l’époque, les dernières machines furent installées à la Libération, alors qu’Amboise était divisée en deux : les Américains sur la rive nord de la Loire et les Allemands sur la rive sud, où se trouvait l’usine. Les bombardements alentour nous épargnèrent heureusement. Le retour de nos prisonniers et déportés permit ensuite d’augmenter la production et de fabriquer plus de cannes qu’avant la guerre.

Les restrictions d’électricité freinent toutefois encore fortement la production. Par ailleurs, l’intérêt croissant des pêcheurs pour nos marques entraîne une demande toujours plus forte, que nous sommes loin de pouvoir satisfaire.

Articles métalliques : moulinets, cuillers, épuisettes, etc.

Pendant toute la guerre, la plupart des matériaux entrant dans la fabrication de ces articles furent interdits ou attribués en quantités infimes. L’occupation entraîna l’arrêt total de certaines fabrications. Les ouvriers étaient déportés ou affectés à d’autres tâches.

Malgré cela, grâce à l’ingéniosité et à la débrouillardise, nous avons pu continuer à livrer de petites quantités – mais toujours nos bons articles Luxor, très appréciés.

Sous réserve de restrictions toujours possibles, nous pensons désormais pouvoir accroître sensiblement notre production. Nous avons déjà commencé, mais nous restons encore loin de satisfaire une demande importante, compte tenu de la qualité de ces produits.

Vous voyez ainsi que notre fabrication, malgré toutes les difficultés, n’a jamais complètement cessé et que nous avons toujours dû maintenir un niveau de qualité élevé. L’expérience de ces six années montre en outre que nos concurrents étrangers ont totalement arrêté leur production et ne sont pas encore en mesure de la reprendre.

Comme ils manquent à la fois de matières premières et de l’expérience acquise durant nos années d’épreuves, il leur faudra du temps pour redémarrer.

Malgré toutes les difficultés traversées, nous avons constamment cherché à améliorer nos produits et développé des prototypes de nouveaux articles qui feront la joie des pêcheurs. Les outillages sont prêts et, lorsque les matières premières et les conditions de travail le permettront, vous trouverez ces nouveautés chez vos fournisseurs.

Nous espérons alors que vous saurez reconnaître avec bienveillance les efforts accomplis dans votre intérêt.

PEZON & MICHEL


Conclusion

Le texte de Pezon & Michel publié en janvier 1946 constitue un témoignage exceptionnellement ouvert et détaillé sur l’impact de la Seconde Guerre mondiale sur l’industrie française de la pêche sportive. Il montre comment une activité fondamentalement civile et pacifique dut survivre sans matières premières, sans main-d’œuvre et sans priorité – sans jamais toutefois disparaître.

Grâce à l’improvisation, aux matériaux de substitution et à l’ingéniosité technique, les fabricants parvinrent à préserver à la fois le savoir-faire et la qualité. À la paix, ces expériences donnèrent à l’industrie française une avance sur de nombreux concurrents étrangers dont la production avait été totalement interrompue pendant la guerre.

L’histoire de la pêche sportive pendant la guerre n’est donc pas seulement celle de la pénurie et des restrictions, mais aussi celle de la continuité, de l’adaptation et d’une volonté tenace de poursuivre, même lorsque les conditions étaient les plus difficiles.

Un grand merci à tous ceux qui m’ont aidé pour cette partie. Cela a été extrêmement intéressant et instructif de pouvoir bénéficier des connaissances que vous avez si généreusement partagées.



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