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Heureux comme un pêcheur capot

il y a 2 jours
7 min de lecture

« Alors, ça mord ? »

Voilà une question logique. Après tout, je suis parti pêcher. Je ne suis pas au bord de l’eau pour repeindre une clôture ou tester la résistance d’une chaise pliante. J’ai pris deux cannes, des appâts et tout un ensemble de matériel dont la présence peut raisonnablement laisser penser que je souhaite capturer une carpe.

« Non. »



Zéro.

Zéro départ, zéro poisson, zéro photo. Une performance d’une grande pureté. Il faut reconnaître que le capot possède un formidable pouvoir de simplification. Vous pouvez avoir passé des jours au bord de l’eau, votre récit sera résumé en trois secondes par celui qui vous écoute.


« Ah, dommage. »

Et la conversation passe à autre chose, lorsqu’elle ne s’arrête pas simplement là. Pourtant, lorsque je repense à certaines de ces sessions, le mot « dommage » résume un peu trop vite l’histoire.

Attention, je préfère capturer un poisson. Je ne vais pas prétendre le contraire pour donner à ce texte une profondeur philosophique artificielle. Quand j’installe mes deux cannes, ce n’est pas pour admirer leurs courbes dans la lumière du matin. J’espère qu’un détecteur va s’emballer. J’espère voir le scion se plier, prendre contact et sentir quelque chose de vivant au bout de la ligne.

Le silence peut être agréable. Mais celui des détecteurs, au bout de plusieurs heures, voire de plusieurs jours, commence tout de même à manquer sérieusement de conversation.

Au début, je suis confiant. Le montage est bien placé et les conditions semblent correctes. Je verse un premier café avec la sérénité d’une personne qui pense avoir compris quelque chose.

Une heure plus tard, je regarde la surface. Deux heures plus tard, je regarde mes cannes. Un jour plus tard, j’envisage de changer de poste. Cinq jours plus tard… Le caillou posé à côté de moi se prénomme Wilson et il m’accompagne désormais dans mes réflexions

Le pêcheur capot développe des capacités d’observation remarquables. Il remarque la moindre bulle, le plus petit mouvement et parfois même des choses qui n’existent probablement pas. Une vague légèrement différente des autres devient un marsouinage. Même un grèbe qui plonge à proximité du montage devient un signe encourageant. Un “Bip” provoqué par le vent déclenche une montée d’adrénaline suffisamment intense pour que l’on se redresse brusquement, avant de faire semblant d’avoir simplement voulu changer de position.

Au bout d’un moment, je finis généralement par refaire mes montages et replacer mes cannes. Non parce que j’ai identifié un problème précis, mais parce que rester assis à regarder un détecteur silencieux ne donne pas toujours l’impression d’exercer pleinement mon talent. Et surtout, cela me redonne confiance pendant quelques heures. Ensuite, le doute revient s’asseoir à côté de moi et Wilson en profite pour me demander ce que je fais encore là.

Le capot n’est donc pas toujours cette merveilleuse parenthèse contemplative que l’on pourrait imaginer. Il peut être frustrant. Il peut rendre le rangement plus lourd et le chemin du retour un peu plus long. Il arrive même que le pêcheur repasse mentalement toute sa session pour trouver l’erreur qui expliquerait cette absence de résultat.



J’aurais peut-être dû pêcher plus près. Ou plus loin. Plus profond. Moins profond. Changer d’appât. Ou encore ne surtout rien changer.


À la pêche, il existe toujours une bonne raison de penser que le poisson se trouvait précisément à l’endroit où nous n’avions pas posé notre montage. Pendant longtemps, j’ai considéré qu’une journée sans poisson était une journée ratée. Pas forcément inutile, car j’essayais déjà de sauver ce qui pouvait l’être, mais ratée malgré tout. Le résultat avait le dernier mot.

Avec le temps, cette certitude s’est un peu fissurée. Je n’ai pas appris à aimer les capots au point de les rechercher. Je ne prépare pas une session en me disant que j’espère ne surtout rien capturer afin de profiter pleinement de l’instant. Mais j’ai fini par comprendre qu’un poisson ne pouvait pas décider seul de la valeur des heures ou des jours que je venais de vivre.


Nous avons pris l’habitude de juger nos sorties comme beaucoup d’autres choses : en fonction de ce qu’elles ont produit. Combien de départs ? Combien de poissons ? Quel poids ? Quelle histoire raconter ?

Ce besoin de résultat est assez étrange lorsque l’on y pense. Nous passons une grande partie de nos journées de travail à devoir être efficaces, disponibles et utiles. Puis, lorsque nous obtenons enfin quelques heures pour nous-mêmes, nous trouvons encore le moyen de nous demander des comptes.

Même notre temps libre doit présenter un bilan acceptable. Une session avec un beau poisson se raconte facilement. Il y a une montée d’adrénaline, un combat, une mise à l’épuisette et une photo. L’histoire possède un début, un événement principal et une conclusion. Tout le monde comprend immédiatement pourquoi la journée méritait d’être vécue.

Une journée capot est plus difficile à défendre. Il ne s’est rien passé. Du moins, rien de suffisamment spectaculaire. L’eau a changé de couleur avec la lumière. Un martin-pêcheur s’est installé sur le scion d’une canne. Le vent s’est levé en fin de matinée. J’ai bu trois cafés, dont le dernier était probablement de trop. J’ai aperçu un poisson à l’opposé du plan d’eau, évidemment. J’ai hésité à bouger, puis je suis resté. J’ai pensé à plusieurs choses et pendant un long moment, à rien du tout.

Ce n’est pas le genre de récit qui affole les réseaux sociaux. Pourtant c’est peut-être précisément ce que j’étais venu chercher sans le savoir : quelques heures pendant lesquelles personne ne m’a rien demandé. Pas de dossier à terminer. Pas de réponse urgente à donner. Pas de décision importante à prendre. Devant moi, deux cannes et une étendue d’eau qui n’attendait aucune performance particulière de ma part.

Le plan d’eau se moquait complètement de savoir si ma journée serait « rentable ». Cette indifférence est reposante. Au bord de l’eau, je peux passer des heures à ne rien faire sans que cela soit considéré comme une perte de temps. Dans la vie quotidienne, rester assis sans rien produire porte parfois un nom inquiétant. Au bord de l’eau, cela s’appelle observer.

C’est tout de même plus valorisant. Le capot oblige également à regarder davantage. Lorsqu’un poisson est capturé, il apporte une réponse immédiate : au moins une carpe se trouvait là et mon montage pouvait fonctionner.

Une journée sans poisson peut m’apprendre qu’une zone séduisante en apparence ne l’est peut-être pas autant que je le pensais. Parfois, elle m’apprend seulement que je me suis trompé. C’est loin d’être glorieux, mais c’est une information.

À force de vouloir que chaque session soit une réussite visible, nous risquons peut-être d’oublier que la pêche repose aussi sur l’incertitude. Si le résultat était garanti, nous finirions probablement par nous ennuyer. Nous voulons capturer des poissons, mais une partie de notre plaisir vient du fait que nous ne savons pas si cela arrivera.



Le problème, c’est que nous apprécions beaucoup l’incertitude avant la session et nettement moins au moment de ranger. Lorsque je replie mes affaires après une session silencieuse, je ressens encore parfois une petite déception. Elle est normale. Elle prouve simplement que j’étais venu avec un espoir. Mais cette déception ne balaie plus tout le reste. J’ai passé du temps dehors, à regarder vivre un lieu. J’ai appris quelque chose, même si je ne sais pas encore exactement quoi. Et j’ai surtout fait ce que je voulais de mon temps sans avoir à le justifier.

Cela ne se photographie pas facilement. On ne peut pas tenir le silence à bout de bras devant un appareil. Il n’existe pas de tapis de réception sur lequel déposer une pensée avant de la remettre délicatement à l’eau. Il arrive tout de même que le paysage, la lumière du matin ou celle du soir nous permettent de ramener un petit souvenir. Une photographie différente, sans poisson au premier plan, mais qui raconte peut-être mieux ce que nous sommes venus chercher.


Peut-être est-ce pour cela que nous parlons si peu de ces journées. Elles ne nourrissent pas les records personnels et ne provoquent pas beaucoup de commentaires. Pourtant, certaines restent longtemps en mémoire, Serre Ponçon…

Je me souviens de poissons capturés, bien sûr. Mais je me souviens aussi de sessions sans départ pendant lesquelles la brume est restée longtemps au-dessus de l’eau. Je me souviens de cafés bus face à un plan d’eau parfaitement immobile. Je me souviens d’avoir observé une bordure pendant des heures avant d’apercevoir enfin un mouvement qui me donnerait envie de revenir.




Je me souviens surtout de cette sensation rare d’avoir du temps devant moi. Pas du temps à remplir mais du temps à vivre. C’est peut-être cela que le capot peut nous rappeler. Nous ne sommes pas toujours obligés de revenir avec quelque chose. Nous avons le droit de sortir sans produire de preuve, de vivre une journée qui ne deviendra ni une performance, ni une publication, ni une histoire exceptionnelle.

Nous avons même le droit de répondre simplement :

« Non, je n’ai rien fait. »

Puis d’ajouter, si la personne semble réellement intéressée :

« Mais c’était du temps passé au bord de l’eau. »

Évidemment, un départ aurait été le bienvenu. Un beau poisson aurait ajouté une émotion, un combat et un souvenir supplémentaire. Il aurait aussi évité que je vérifie quatre fois si mes détecteurs étaient encore allumés. Mais il n’aurait pas donné à la journée une valeur qu’elle ne possédait pas déjà. Il l’aurait seulement rendue différente.

Je continue donc à partir pêcher pour capturer des carpes. Je continue à espérer le bruit d’un détecteur et à ressentir une pointe de frustration lorsqu’il ne se produit pas. Simplement, je ne demande plus au poisson de valider à lui seul ma présence au bord de l’eau. Il n’est pas responsable de mon bonheur. C’est déjà beaucoup de lui demander de trouver mon appât.

Alors oui, il est possible de rentrer capot et d’être heureux. Pas heureux d’avoir échoué et de n’avoir rien capturé. Mais simplement heureux d’avoir passé quelques jours dehors, avec un stock de café, du silence et personne pour me demander quoi que ce soit si ce n’est :

“Alors, ça mord?”

 

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