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La solitude du carpiste

La pêche de la carpe se raconte aujourd’hui à travers des publications saturées de photos de poissons démesurés, de matériels rutilants, de récits de sessions miraculeuses où les départs s’enchaînent comme par enchantement. Autant d’illusions. Autant de tromperies. La pêche de la carpe, la vraie, n’a rien à voir avec ces paillettes.



Je ne lis presque plus les récits de sessions publiés dans la presse halieutique. Ils se ressemblent tous et, pire encore, frôlent parfois le mensonge. Les photos qui illustrent les textes ne sont que des reflets trompeurs d’un bonheur mis en scène, des exhibitions d’ego à peine dissimulées derrière des doigts volontairement démesurés. Les poissons, instruments innocents de la frénésie carpiste, ne sont jamais assez gros, même sous un objectif rapproché de 24 mm, pour combler le vide intérieur de leur geôlier d’un instant.



L’article débute invariablement par la description du lieu : promesse d’un paradis sauvage. L’auteur déroule ensuite sa stratégie, et jusque-là, mon attention se maintient. Puis vient le cœur du récit… et je décroche. Je tourne la page.



Car ce ne sont plus que des bipbipbipbiiiiiiiiiiip, des combats, des pesées, des photos, le replacement des lignes, et la sérénade des avertisseurs qui recommence peu après. Rarement l’auteur évoque les interminables périodes d’inactivité. Jamais le mot bredouille n’apparaît. C’est un tabou.

Le carpiste moderne aurait-il horreur du vide ? Et pourtant…



Si le débutant savait qu’il passera bien plus de temps à contempler la toile du plafond de son bivy qu’à combattre un gros poisson, il choisirait peut-être la pêche rapide de l’ablette. L’inactivité et l’isolement sont les compagnes les plus fidèles du carpiste. Dame Bredouille, sa maîtresse attitrée.

Effrayés par cette réalité, beaucoup abandonnent et revendent leur matériel. D’autres, plus compromis encore, se réfugient dans les pêcheries privées, ces bonheurs tarifés où un harem de captives entretient l’illusion et nourrit l’ego à coups de clichés flatteurs.



La solitude du carpiste

Le vrai carpiste est un solitaire. Certes, il y a les sessions entre amis, la bière partagée et le casse-croûte convivial, moments où le poisson devient secondaire. La pêche n’est alors qu’un prétexte à une agréable parenthèse champêtre. Mais les passionnés, les vrais, sont des solitaires. Il suffit de les observer : économes de mots et de gestes, scrutant l’eau avec une attention quasi animale, prêts à bondir au premier signal sonore, tels des faucons guettant le mulot.


Que sait le novice de cette solitude avant d’acheter son premier bivy ? Peut-être l’a-t-il désirée sans vraiment la comprendre. Au milieu de la foule, il aspirait à être enfin seul, face à ses pensées inexprimables et à la fatalité de ses différences. Il n’en connaît que des images floues : ermites décharnés, moines austères, silhouettes silencieuses censées mener à la sérénité.



Pour ma part, dès ma première session prolongée en milieu sauvage, une fois les tâches halieutiques accomplies, j’ai ressenti, par vagues successives, un étrange mélange de bien-être et d’inquiétude sourde. Comme lors d’un voyage en Inde, en routard solitaire, je redécouvrais la solitude profonde : non celle que l’on éprouve entouré des autres, mais celle d’être réellement à l’écart du monde.

Les gestes ralentissent, les pensées s’alourdissent. Quelques mots prononcés à voix haute rebondissent comme des ricochets sur l’eau immobile. Ils deviennent prières. Ils ne s’impriment nulle part, restent suspendus, provoquant d’étranges remous.


Parfois, la solitude semble n’être qu’un concept abstrait. Puis soudain, après une longue errance de la conscience, elle surgit : troublante, totale, absolue.



L’entre-deux départs, le meilleur moment ?

Une session impose de nombreuses tâches : amorçage, replacement des lignes, préparation des montages, anticipation de la nuit. Ces gestes techniques structurent le temps. Les moments de lecture, de repas ou d’échanges avec un compagnon de pêche apportent une quiétude bienvenue.

Les départs, lorsqu’ils surviennent, nous plongent dans une activité intense, d’autant plus savoureuse qu’elle semble toujours méritée. Mais il arrive inévitablement un moment où l’inactivité s’impose.

J’aime ces instants suspendus entre deux départs. Ils offrent l’accès aux espaces libres de l’instant présent. Ils permettent d’explorer le vide et la solitude pour en découvrir la richesse. Ils défient ce paradoxe étrange : il faut du temps pour atteindre l’absence de temps.



L’activité cérébrale du carpiste

La solitude n’est pas l’objectif de ma pêche, mais l’un de ses états. Chaque moment correspond à une activité émotionnelle et cérébrale particulière. Schématiquement, on distingue quatre types d’ondes cérébrales : Bêta, Alpha, Thêta et Delta.



Les ondes Bêta

Rapides (au-delà de 13 Hz), elles dominent l’état de veille et l’activité orientée vers l’extérieur. Ce sont les ondes de l’effort, de l’urgence et du stress. Arrivée sur le poste, installation du camp, placement des lignes avant la nuit, départ brutal de l’avertisseur : tout cela relève du domaine Bêta. La pensée analytique excessive induit aussi les ondes Bêta. Trop de théorie, trop de stratégie, trop de calculs polluent le cerveau du carpiste.



Les ondes Alpha

Plus lentes (8 à 12 Hz), elles accompagnent la détente et l’attention tournée vers l’intérieur. Dans le biwy, les sons nocturnes, cris d’oiseaux, toile battue par le vent, bips lointains, prolongent cet état délicieux entre veille et sommeil. Observation de l’eau, contemplation du ciel, rêverie détendue : créativité, intuition et bien-être sont les signatures des ondes Alpha. On les retrouve chez les méditants, les moines, les chamans. Aurais-je l’audace de comparer le carpiste entre deux départs à un bonze ?



Les ondes Thêta

De 4 à 7 Hz, elles apparaissent dans la méditation profonde et la créativité pure. Ce sont les ondes du tilt. Ces instants magiques où une solution surgit, où une souffrance se dissout, où une décision juste s’impose, où le pardon libère enfin.



Les ondes Delta

Très lentes (0,5 à 3 Hz), elles appartiennent au sommeil profond et aux états de transe. Je n’en suis pas encore là. Devenir carpe, plonger l’esprit dans l’eau et observer les montages de l’intérieur demeure un exercice réservé aux initiés.



Allez à la pêche, ça fait un bien fou

Là où les ondes Bêta consument l’énergie vitale, les ondes Alpha, Thêta et Delta la restaurent.


Victimes du struggle for life et du burn-out, allez donc à la pêche de la carpe. Sans modération.

Vous devrez ensuite expliquer à votre entourage, intrigué par vos escapades nocturnes, pourquoi vous retournez inlassablement au bord de l’eau. Essayez donc de faire comprendre à ces addicts des ondes Bêta que vous ne pêchez pas pour manger le poisson… Mission impossible.


Au mieux, vous passerez pour un original.


Au pire, pour un vieux fou.

Mais vous saurez, vous, que vous avez trouvé l’essentiel.

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